Rosa Luxemburg – Sur la révolution, le parti et la fin du capitalisme: textes choisis
Rosa Luxemburg vécut la naissance du mouvement sioniste et fut une adversaire résolue de toute forme de sionisme. Elle pensait que le sionisme était une tentative ridicule tendant à faire diversion pour détourner les opprimés et exploités de leur combat contre les exploitants et exploiteurs. Rosa Luxemburg agit toujours en internationaliste. Quelles que soient les formes de nationalisme, allemand, français, polonais ou bien encore sioniste, elle les combattit sans relâche et n’évita aucune confrontation dans cette lutte, peu lui importait d’ailleurs contre quel adversaire elle se battait.
De 1890 jusqu’à son assassinat en 1919, elle passa la plus grande partie de sa vie dans l’espace géographique allemand, tout d’abord en Suisse, puis en Allemagne, à Berlin, dans la capitale. C’est la raison pour laquelle elle est aujourd’hui considérée comme une Allemande bien qu’elle ait été de nationalité russeRosa Luxemburg naquit en 1871 dans la partie orientale de l’actuelle Pologne dans une famille juive. Elle refusa toujours obstinément d’appartenir à toute confession qui soit, juive ou chrétienne et n’eut aucun contact avec d’autres doctrines religieuses. Rosa Luxemburg était une révolutionnaire que beaucoup redoutaient. Des années durant, le gouvernement allemand impérial avait tenté de détruire la santé de la socialiste et adversaire de la guerre en l’emprisonnant sans jugement.
Pourtant, Rosa Luxemburg n’avait commis aucun acte répréhensible. Son seul « crime » consistait à avoir pris fait et cause pour ses convictions et à avoir protesté contre la guerre contre laquelle elle s’était résolument engagée. Mais en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, toute personne préconisant de telles idées était jetée en prison. Selon Rosa Luxemburg, la guerre ne favorisait que la classe possédante qui avait là l’opportunité de devenir encore plus influente, encore plus fortunée et encore plus puissante. Pour ceux qui ne possédaient rien et pour les travailleurs, la guerre était une catastrophe: ils payaient la folie de la guerre avec leur sang, avec la santé de leurs familles, avec leur vie…
Malgré sa mort précoce, Rosa Luxemburg nous laisse une oeuvre importante dont nous présentons ici trois extraits importants.
- La théorie coloniale de Rosa Luxemburg présentée dans son travail. L’accumulation du capital (1913)
- La présentation de Rosa Luxemburg de l’ascension et de chute d’un mouvement social et politique en s’appuyant sur la social-démocratie dans la dénommée Brochure de Junius (1916);
- Le soutien sans faille de Rosa Luxemburg à une révolution en Europe, notamment en Russie, tout comme sa critique également résolue des bolcheviks depuis 1903.
L’ACCUMULATION DU CAPITAL
Rosa Luxemburg se considérait aussi bien en tant qu’élève qu’en tant que critique de Karl Marx. Dans son texte rédigé en 1903 à l’occasion du 20e anniversaire du jour de la mort de Marx, elle utilisa pour la première fois l’expression « Realpolitik révolutionnaire » qui englobe non seulement le sens de la pensée politique de Marx, mais aussi celui de Rosa Luxemburg.
Dans les questions économiques, Rosa Luxemburg partait avait tout du point de vue du problème de l’accumulation – de la reproduction simple et élargie du capital- au-delà des théories de Marx. Dans l’Accumulation du capital, elle expliqua les raisons pour lesquelles les pays capitalistes en Europe tout comme les Etats-Unis et le Japon se virent contraints de trouver des débouchés économiques dans d’autres parties du monde et d’y asservir les sociétés. En effet, dans le système de l’économie capitaliste, il est nécessaire de produire toujours plus que ce que la consommation ne peut absorber, car si l’économie d’un pays capitaliste était limitée à son seul marché, elle serait alors condamnée à s’effondrer rapidement du fait de l’excédent de sa production de moyens de consommation. L’économie s’étoufferait envahie par ses propres produits devenus quasi invendables.
Rosa Luxemburg fut la première à tirer des conclusions convaincantes sur ces questions. Elle montra comment les grandes entreprises de quelques pays capitalistes tentèrent de pénétrer dans des pays ne possédant pas encore d’économie capitaliste dans le but d’écouler leurs stocks – dans l’espace arabe, en Asie et en Afrique, en Amérique latine. Les marchandises étaient vendues à chaque fois à crédit dans l’espoir que ces crédits ne soient pas remboursés – avec quoi d’ailleurs ces économies auraient-elles pu rembourser des marchandises achetées à crédit? Il s’ensuivit que les entreprises capitalistes étrangères se firent « dédommager » des crédits non remboursés par l’octroi de terres. La démarche suivante consista à ce que les entreprises prennent de l’influence sur la législation jusqu’à ce que, pas à pas, les structures traditionnelles de ces pays soient détruites de façon à mettre les régions sous la coupe de ces entreprises.
Dans le cadre de cette expansion, les entreprises furent toujours soutenues par leurs propres gouvernements – de manière diplomatique mais souvent par les armes et même en employant la violence militaire. À la fin, les régions indépendantes se retrouvèrent transformées en colonies et n’avaient plus la chance ni la force nécessaire de se délivrer de cette dépendance.
Deux parties des travaux de Rosa Luxemburg ont été choisies pour illustrer cette question:
- la partie théorique comprenant la réponse de Rosa Luxemburg à ces
critiques, la dénommée Critique des critiques; - la partie historique dans laquelle Rosa Luxemburg montre comment
une région après l’autre se retrouva sous domination.
LA CRISE DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE (LA BROCHURE DE JUNIUS)
Rosa Luxemburg rédigea cette critique pendant la Première Guerre mondiale alors qu’elle était emprisonnée. Comme ce texte ne pouvait pas paraître en Allemagne, Rosa Luxemburg le fit publier en Suisse, région neutre non impliquée dans la guerre. Elle choisit le pseudonyme de « Junius » – le plus jeune – soucieuse de signaler par ce pseudonyme sa critique de la social-démocratie qu’elle jugeait à présent dépassée et lâche.
Cette brochure peut être considérée comme une réaction de Rosa Luxemburg au consentement de la fraction représentant la social-démocratie allemande au Reichstag à l’attribution des crédits de guerre le 4 août 1914. Les partis sociaux-démocrates et les syndicats en Europe et aux Etats-Unis s’étaient regroupés en 1889 au sein de l’« Internationale Socialiste ». Cette organisation internationale avait pour charge de coordonner les actions économiques et politiques entre les différents membres.
Leurs résolutions étaient proposées par les partis et les syndicats pendant les congrès internationaux. Il fut entre autres décidé de tout faire, en cas de guerre, pour que cette guerre se termine le plus rapidement possible.
Mais au début de la Première Guerre mondiale, les dirigeants de tous les partis oublièrent leurs serments de paix tenus pendant pourtant des décennies pour devenir des « défenseurs de la patrie » qui n’empêchèrent pas les travailleurs de tous les pays de se faire envoyer sur les champs de bataille – « un abattoir humain » -. Des millions de personnes périrent. Rosa Luxemburg démontra comment un mouvement autrefois progressiste perdit des yeux ses objectifs en s’adaptant toujours plus et comment il finit par trahir ses propres idées – un processus que l’on peut d’ailleurs observer partout dans le monde.
LA RÉVOLUTION RUSSE
Lénine et Rosa Luxemburg étaient, depuis 1913, entrés en conflit plusieurs fois. La première fois se produisit publiquement en Allemagne en 1904 en ce qui concerne la question de l’organisation. Pour la première fois, les textes les plus importants de Rosa Luxemburg sur cette question sont publiés ensemble.
Lénine et Rosa Luxemburg représentaient deux orientations différentes de la politique révolutionnaire. Alors que Lénine plaidait pour un parti en tant qu’élément moteur du socialisme (parti-socialisme), Rosa Luxemburg, elle, aspirait à un socialisme porté par la classe prolétarienne (classe-socialisme).
L’idée de la révolution de Lénine n’était pas seulement orientée sur le pouvoir mais était aussi mécanique: dans une situation révolutionnaire et en s’appuyant sur un parti de lutte, la percée devait s’effectuer dans la partie de la société la plus facile à transformer. Cette partie, c’était le pouvoir de l’Etat dont il fallait s’emparer et ne rendre en aucun cas. Ensuite, la société serait, avec l’aide de l’Etat, et en commençant par le bouleversement des relations de propriété, reconstruite en partant du haut. Ce qui semblait théoriquement paré de quelque chose de divin ne
comportait rien de divin dans la pratique: le socialisme réel et pratiqué. Celui-ci passa par trois phases: la phase révolutionnaire jusqu’en 1927/28, la phase totalitaire jusqu’en 1953 et la dictature bureaucratique engagée sur la lente voie de la dissolution jusqu’en 1989/91. Et finalement, il s’effondra comme un arbre pourri et les ruines sociales qui en résultèrent sont avant tout perceptibles dans sa patrie, en Russie, dans un état lamentable aujourd’hui encore – sans mentionner les millions de personnes assassinées dans la phase totalitaire du stalinisme.
Rosa Luxemburg avait craint – comme les textes publiés ici le montrent – qu’un développement menant dans cette direction ne se produisît. C’est la raison pour laquelle elle avait, dès le début, refusé le concept de Lénine de créer un parti composé de cadres.
Elle était animée par un grand respect devant toute forme de vie. Tout ce qui était mécanique était étranger à la botaniste et amie des animaux: sa pensée était organique – c’est ce que montre notamment sa lettre « Secrets d’une cour de prison » qui n’a été publiée qu’une seule fois jusqu’à aujourd’hui.
Quand Lénine planifiait et organisait la grande avancée, Rosa Luxemburg, elle, pressentait plutôt les changements durables sur lesquels il ne serait plus possible de revenir et qu’il était impossible d’effacer même après la perte du pouvoir politique comme en 1989-1991 en Europe. Rosa Luxemburg ne voulait pas d’une prise de pouvoir organisée par un petit groupe, elle ne voulait pas de la domination d’une minorité, elle voulait être témoin du mûrissement de la classe ouvrière, de son émancipation jusqu’à ce que celle-ci obtînt le pouvoir.
C’est pourquoi elle attribua au parti une autre fonction que ne le firent d’un côté la vieille social-démocratie allemande et de l’autre, les bolcheviks russes; le parti de la social-démocratie allemande s’était de plus en plus transformé en une assemblée d’électeurs dont le but était de conquérir le plus de sièges parlementaires possible et qui était prêt à faire toujours plus de compromis au chauvinisme et au militarisme en Allemagne; pour les bolcheviks, le parti représentait une machinerie servant, lors d’une révolution, à conquérir le pouvoir avec pour objectif d’effacer tous les maux de l’histoire jusqu’à présent.
Finalement, plus la social-démocratie allemande tout comme les bolcheviks russes avaient du succès, plus leur relation avec la classe pour laquelle ils étaient censés agir était basée sur une instrumentalisation et une mise sous tutelle.
Pour Rosa Luxemburg, les deux variantes étaient une horreur. Le rôle du parti était de faire des propositions aux travailleurs et les laisser prendre leurs propres décisions – en prenant le risque d’essuyer un refus qu’il faudrait alors accepter sans condition, aussi et précisément après une révolution couronnée de succès.
Pour Rosa Luxemburg, le socialisme était le résultat d’une lutte des classes – un combat des classes pour leur permettre de prendre le chemin de la société – et non pas le résultat d’une lutte des partis.
*
Le 15 janvier 1919, quelques semaines avant son 48e anniversaire, à
Berlin, un officier allemand tira une balle dans la nuque de Rosa Luxemburg.
Aujourd’hui, les idées de Rosa Luxemburg sont tombées dans
l’oubli. C’est pourquoi ce livre est publié.
Jörn Schütrumpf, historien et ancien directeur de recherche sur la vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg à la Rosa-Luxemburg-Stiftung.
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